Mon projet de recherche se situe à la croisée du catch américain, des théories postcoloniales et de la poétique de la créolisation. En m’appuyant sur un corpus qui mêle spectacles de catch (principalement la WWE) et traditions carnavalesques des Antilles (Martinique, Guadeloupe), j'interroge la manière dont des identités diasporiques (caribéennes, africaines-américaines) se rejouent, se masquent ou se réinventent dans l’espace hautement codifié du ring.
Souvent perçu comme un divertissement populaire, le catch constitue pourtant un théâtre complexe où se rencontrent des représentations raciales, sociales et culturelles. Mon approche mobilise notamment les concepts d’Édouard Glissant (créolisation, Relation) et de Frantz Fanon (masques sociaux, aliénation) pour explorer comment ces performances produisent des formes esthétiques et politiques spécifiques, à la croisée du stéréotype, de la résistance et de l’évolution identitaire.
Au cœur de ma réflexion se trouvent les figures de catcheur·euse·s racisé·e·s tels que Kofi Kingston, Rey Mysterio, Asuka ou Mercedes Moné. Leurs corps, véritables surfaces performatives, deviennent des espaces où s’écrit et se recompose une pluralité d’identités. Je m’intéresse tout particulièrement aux gimmicks et aux masques, envisagés comme des formes graphiques animées, riches de codes, de signes et d’imaginaires hybrides. Costumes, maquillages, logos, gestes stylisés composent une esthétique du corps en action, où l’identité est simultanément affirmée, détournée et transformée.
À travers l’étude des récits scéniques (promos, storylines, vignettes), je mets en lumière comment l’univers du catch fonctionne comme un dispositif narratif et visuel, chargé de tensions historiques et sociales, mais toujours retravaillé par l’esthétique du détail et de la forme. En rapprochant les masques du catch des masques carnavalesques caribéens (lieux de satire, d’inversion, de grotesque), je propose de lire le masque comme un moyen de se dissimuler pour mieux s'exprimer, transformant le corps en un espace de jeu entre caché et révélé, entre effacement et affirmation.
L’esthétique de la créolisation m’offre ici une double grille d’analyse, poétique et politique, mais aussi formelle. Elle permet de penser le corps comme un espace relationnel, fluide, contre l’assignation figée d’une identité.
Le rôle des catcheur·euse·s issu·e·s des diasporas (africaine, asiatique, latino-américaine) est central. Loin de se réduire à de simples stéréotypes, ces figures rejouent leur identité à travers leurs gimmicks, masques ou gestes scéniques, tout en interagissant avec la réception du public (essentielle, puisqu’elle peut renforcer ou déstabiliser les représentations proposées). Par ailleurs, la création de ces personnages n’est jamais neutre, elle résulte d’une rencontre entre direction artistique (Vince McMahon, Triple H à la WWE), imaginaire médiatique et dynamiques sociales, ce qui rend leur analyse d’autant plus complexe.
Les études universitaires sur le catch, qui ont véritablement émergé dans les années 1990 dans le monde anglo-saxon, abordent le phénomène comme théâtre populaire, espace d’expression identitaire ou spectacle du pouvoir. Parmi les travaux ayant nourri ma réflexion, je cite notamment The Role of Lucha Libre in the Construction of Mexican Male Identity de Javier Pereda et Patricia Murrieta-Flores. Cependant, peu de recherches croisent ces approches avec une lecture postcoloniale et le processus de créolisation.
Dans un contexte où les débats sur la représentation raciale et la diversité sont omniprésents dans les industries culturelles (notamment à travers des mouvements comme Black Lives Matter), il devient crucial d’adopter une perspective critique sur les formes populaires. Les polémiques suscitées par certaines promos à connotation raciste (Triple H contre Booker T en 2003, Jinder Mahal contre Shinsuke Nakamura en 2017) révèlent que les enjeux identitaires traversent encore le monde du catch. Cette dynamique est d'autant plus vive depuis la réélection de Donald Trump et les liens avérés entre la WWE et l’administration américaine (ses apparitions à la WWE, Triple H et Stephanie McMahon à son investiture, Linda McMahon dans son gouvernement…), marquant un retour presque réactionnaire sur les questions raciales. Des propos controversés ont, par exemple, émergé lors du week-end de WrestleMania 41, avec des déclarations de soutien de Roman Reigns à Donald Trump, de John Cena à Vince McMahon (accusé de viol et de trafic sexuel), et une remarque de Pat McAfee suggérant à Raquel Rodriguez (catcheuse d’origine mexicaine) de parler anglais. De plus, le bashing subi par la boxeuse algérienne Imane Khelif lors des Jeux Olympiques de 2024 a été en grande partie alimenté par des personnalités comme Logan Paul et Pat McAfee, dont les propos transphobes ont exacerbé la situation. Ces événements récents soulignent à quel point l’espace du catch reste un terrain sensible où se jouent, parfois violemment, des luttes pour la reconnaissance et la réinvention identitaire.
À travers cette recherche, je cherche à réévaluer le catch non comme simple reflet de stéréotypes, mais comme un véritable laboratoire d’inventions identitaires créoles, instables et subversives. Il s'agit d’articuler plusieurs enjeux théoriques majeurs : la créolisation imprévisible (Glissant), les masques sociaux comme stratégie d’aliénation ou de résistance (Fanon), et une poétique de l'altérité pensée à travers la performance corporelle.
La question qui guide mon travail est la suivante: est-ce qu'un espace populaire fortement codé comme le catch peut devenir un lieu d’émancipation et de relecture critique des identités ?
Enfin, mon projet s’inscrit dans un macro-projet de recherche consacré aux processus de créolisation esthétique dans les cultures populaires contemporaines (musique, danse, arts de la scène, etc.). Mon étude du catch, souvent sous-estimé dans les approches académiques classiques, vient enrichir cet ensemble en offrant une réflexion originale sur l’esthétique du corps en mouvement, l’hybridité des récits et la dynamique identitaire.